Crise des sous-marins australiens : les dessous de l’échec du contrat français !

Rédigé le 24/01/2022

D’anciens hauts gradés américains ont travaillé en secret pour faire échouer le contrat français de livraison de 12 sous-marins à l’Australie. La cellule investigation de Radio France a reconstitué les coulisses de cet échec.


“C’est un coup dans le dos”, enrage Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, le 16 septembre 2021. La France vient d’apprendre que le contrat qu’elle a passé avec l’Australie en 2016 pour la commande de 12 sous-marins, est rompu dans le cadre d'un nouveau pacte baptisé Aukus, réunissant Canberra, Washington et Londres. La perte de ce marché estimé à 56 milliards d'euros fait l'effet d'une bombe. Le gouvernement français et l'industriel Naval Group spécialisé dans la défense maritime dénoncent une trahison.

Au départ : une lune de miel, avec la bénédiction des Américains

Entre la France et l'Australie, l'histoire avait pourtant bien commencé. En 2015, Canberra lance un appel d'offres pour renouveler sa flotte de sous-marins à propulsion diesel-électrique vieillissants. Paris est en concurrence avec le Japon et l'Allemagne pour remporter le fameux "contrat du siècle". L'entreprise française Naval Group (qui s'appellera DCNS jusqu'en 2017) décroche finalement la commande de 12 sous-marins. “L'offre française était basée sur le tout dernier sous-marin nucléaire, le Shortfin Barracuda”, explique à la Cellule investigation de Radio France le Premier ministre australien d’alors, Malcolm Turnbull. Mais “avec une propulsion hybride diesel-électrique, à la demande du gouvernement australien”, précise-t-il.

À ce moment-là, il n'est pas question de propulsion nucléaire, pour plusieurs raisons. Certes, la France est réticente à exporter son savoir-faire, mais surtout, l'Australie n'est pas demandeuse. “L'Australie n'avait pas la maturité pour lancer un programme de sous-marins nucléaires tout de suite”, affirme Hervé Guillou, l'ex-PDG de Naval Group. Canberra n'avait ni les infrastructures de maintenance, ni les spécialistes nécessaires pour manipuler l'uranium des sous-marins. À l’époque, Naval group propose donc un modèle qui présente un intérêt majeur pour l'Australie, se souvient l'ancien premier ministre Malcolm Turnbull : “C'était la possibilité de pouvoir passer d'une propulsion classique à une propulsion nucléaire en gardant essentiellement la même conception”. 

Comble de l’histoire : lorsque le groupe français signe le contrat avec l'Australie, il marche alors main dans la main avec les États-Unis. On parle même d'un sous-marin franco-américain. La France devait construire les sous-marins, et l'entreprise américaine Lockheed Martin équiper leur système d'armement. “Si Naval Group a gagné, explique Michel Cabirol, rédacteur en chef à la Tribune, c'est parce qu'il y avait un accord tacite entre la France et les États-Unis précisant qu'ils avaient le droit de candidater. Et que s'ils gagnaient, Washington n'aurait pas d'objection.”

La menace chinoise

Le contrat franco-australien va cependant vaciller, d’abord pour des raisons géopolitiques, et notamment un climat de tension grandissant entre l'Australie et la Chine. “Depuis vingt ans, il existait une entente manifeste entre Pékin et Canberra, notamment autour des ressources naturelles, explique Emmanuel Veron, enseignant-chercheur à l'Inalco et à l'École Navale. Jusqu'à la compromission avérée d'un certain nombre de parlementaires australiens dans des affaires de corruption impliquant la Chine.” Pékin est perçue de plus en plus comme une menace. “Le président Xi Jinping avait promis à Barack Obama qu'il ne construirait pas d'îlots artificiels en mer de Chine. Cela faisait partie d'un deal”, rappelle par ailleurs Philippe Le Corre, enseignant à l’école d’administration publique de Harvard et membre de la Fondation Carnegie pour la paix internationale. Pékin renforce pourtant sa présence dans la région, et construit bel et bien des îlots qui lui servent de bases militaires et de renseignement. Un sentiment antichinois enfle donc à Canberra, mais aussi à Washington où les tensions se doublent d'un face-à-face économique. L'idée de s'implanter militairement chez son allié australien fait son chemin. “Les États-Unis souhaitent développer une base de sous-marins nucléaires d'attaque sur le flanc ouest de l'Australie, explique le spécialiste de l'indopacifique Emmanuel Veron. Ce serait une sorte de porte-avions, comme la Grande-Bretagne l'avait été pendant la Seconde Guerre mondiale, dans la perspective d'un conflit potentiel avec la Chine dans les 10, 15 ou 20 prochaines années.”

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